L’auto-hypnose vue par Spinoza

 

 

Chacun de nous connaît ces expé­rien­ces : celle de nous perdre dans nos pen­sées en regar­dant le ciel étoilé ou celle de ne même plus per­ce­voir qu’on nous parle, pas­sionné par notre lec­ture. Cet état par­ti­cu­lier de plon­gée en nous-même, c’est déjà de l’auto-hyp­nose qui est à pro­pre­ment dit un « état modi­fié de cons­cience » (EMC).

 

Cette faculté de nous mettre en état de relaxation et de concentration quand il est accompagné d’une procédure d’autosuggestion constitue un outil efficace pour nous éprouver dans le calme et le plaisir, maîtriser notre angoisse, trouver la force d’atteindre nos objectifs comme perdre du poids, réussir un entretien professionnel, gagner une compétition sportive ou développer notre créativité.

 

Dans cet état entre la veille et le sommeil, nous nous représentons mentalement, c’est-à-dire, nous associons des images traduisant ce que nous désirons être. Cette visualisation doit utiliser nos modes de représentations mentales privilégiés : vue, toucher, sensation de mouvement, odorat, ouïe ou goût.

 

Les « affects » éprouvés vont alors nous disposer à penser et à agir de telle ou telle façon et nous accomplirons les gestes et les actes nous menant à l’objectif désiré.

 

Comment se jouent les rapports du corps et de l’esprit dans cette pratique psychothérapeutique ?

 

Rappelons d’abord la conception spinoziste :

 

« L’objet de l’idée constituant l’Esprit humain est le corps, autrement dit un certain mode de l’Étendue existant en acte et rien d’autre. » (Éthique. II, 11).


Cette union du corps et de l’esprit signifie qu’à tout événement corporel correspond un événement mental. Cela ne veut pas dire que le corps déteigne sur l’esprit mais que celui-ci est une manière de penser le corps, de s’en former une idée.

 

Il ne faut jamais oublier que tout ce qui se passe dans l’esprit y est déterminé par des causes mentales et que tout ce qui se passe dans le corps y est déterminé par des causes corporelles. Il s'agit d'une façon tout à fait nouvelle de voir le fonctionnement humain et qu’il nous faut méditer encore et encore, tellement nous sommes habitués à concevoir une causalité réciproque entre le corps et l’esprit.

 

Ainsi, en état d’auto-hypnose, nos nouvelles affections corporelles de bien–être et de force sont perçues par notre esprit et nos représentations mentales de nous-même dans l’action ou l’état souhaités sont accompagnées de sensations, d’émotions et de sentiments.

 

Nous renouons avec notre mouvement naturel et notre intérêt existentiel fondamental :

 

« Lorsque l’Esprit se considère lui-même et sa puissance d’agir, il se réjouit et d’autant plus qu’il s’imagine lui-même et imagine sa puissance d’agir plus distinctement. » (Éthique III, 53)
 

« L’esprit s’efforce d’imaginer seulement les choses qui posent sa propre puissance d’agir. » (Éthique III, 54).

 

Notre être tout entier se préoccupe seulement de ce qui sert à l’affirmation de ce qu’il est et de ce qu’il peut. Cette affirmation est centrale pour nous porter vers l’avant et nous faire agir dans le sens désiré.

 

Ainsi dans les exercices d’auto-hypnose, il ne faut pas utiliser la forme négative comme par exemple « je ne veux pas perdre ce match » mais affirmer ce que l’on désire « je veux gagner ce match » et se voir en train de faire des coups gagnants !

 

En effet, se laisser emporter par la tristesse ressentie à l’idée d’une situation indésirable ou détestable (être sans travail ; être fumeur ; avoir une phobie…) ne nous mènera à rien ; au contraire, « en ordonnant nos pensées et nos images, nous devons toujours faire attention à ce qu’il y a de bon dans chaque chose afin d’être toujours déterminé à agir par un sentiment de joie. » (Éthique V, 10, scolie) et ce d’autant plus que « le désir qui naît de la Joie est plus fort, toutes choses égales d’ailleurs, que le désir qui naît de la Tristesse. » (Éthique IV, 18)


Ce sentiment d’épanouissement et même d’exaltation est d’autant plus déterminant que : « Tout ce que nous imaginons conduire à la joie, nous nous efforçons de le faire se produire ; mais ce que nous imaginons lui être contraire, autrement dit conduire à la tristesse, nous nous efforçons de l’écarter ou de le détruire. » (Éthique III, 28)

 

Quel rôle joue notre Désir dans cette pratique ?

 

Dans le monde de Spinoza, « le Désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée par une quelconque affection d’elle-même à faire quelque chose. » (Éthique III, Défin. Affects, 1)


Cette affection dont parle la proposition est une disposition innée ou acquise de notre être qui va se traduire en actes. Selon l’état affectif et psychophysiologique dans lequel nous nous trouvons, nous serons porté à agir de telle ou telle façon.


« J’entends donc ici sous le nom de désir tous les efforts, impulsions, appétits et volitions de l’homme ; ils sont variables selon l’état variable d’un même homme et souvent opposés les uns aux autres au point que l’homme est entraîné en divers sens et ne sait où se tourner. » (Éthique III, 9, scolie)

 

Le danger qui nous guette en effet sans cesse est que notre Désir essentiel de « persévérer dans l’être » (ou « conatus ») se fourvoie sous l’influence de « causes extérieures » qui nous dénaturent ; ainsi ces modèles socio-culturels et familiaux qui ne nous conviennent pas. Nous nous trompons alors de voie et nous sommes dans la tristesse ou « diminution de puissance ».

 

À nous donc de nous méfier des images négatives et humiliantes qui, comme toute chose, produisent des effets et malmenant notre puissance, nous empêchent de nous réaliser.


À nous de faire de notre imagination une alliée de notre raison c’est-à-dire de notre esprit qui comprend notre « utile propre ».

 

Prenons l’exemple d’une personne en réel surpoids qui désire maigrir. Être une « mens sana in corpore sano », c’est son désirable ; elle va le visualiser en état de relaxation au fil des semaines et des mois de son régime. Elle va emballer sa joie dans cet état de beauté et de santé qu’elle va « s’efforcer de faire se produire » (Éthique III, 28) et elle posera les actes adéquats (repas ; exercices ; rencontres propices au changement).

 

Pour conclure…

 

L’auto-hypnose est un outil naturel et sain quand il suit « la Raison (qui) ne demande rien contre la Nature ; elle demande donc que chacun s’aime soi-même, qu’il cherche l’utile qui est sien, c’est-à-dire qui lui est réellement utile et qu’il désire tout ce qui conduit réellement l’homme à une plus grande perfection ; et absolument parlant, que chacun s’efforce, selon sa puissance d’être, de conserver son être. » (Éthique IV, 18, scolie)

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